Allée de ruches en lisière de sous-bois

Abeilles sauvages : espèces de France, comment les reconnaître, où elles nichent et comment les aider

Abeilles sauvages : 983 espèces en France, 70 % nichent dans le sol. Les reconnaître, les aider et ce que dit vraiment la science sur la compétition.

Les abeilles sauvages regroupent toutes les abeilles qui vivent sans l’aide de l’homme : 983 espèces confirmées en France métropolitaine, du minuscule halicte de quelques millimètres au gros xylocope noir aux ailes violettes. La très grande majorité sont des abeilles solitaires, qui ne produisent pas de miel, et environ 70 % nichent dans le sol. Elles assurent une part essentielle de la pollinisation des plantes sauvages et cultivées, et beaucoup d’entre elles sont en déclin.

L’abeille domestique, Apis mellifera, n’est qu’une espèce parmi ce millier, la plus connue parce que l’homme l’élève. Voici comment reconnaître les autres, comprendre leur mode de vie et les aider vraiment.

Combien d’espèces d’abeilles sauvages en France et en Europe ?

983 espèces confirmées en France métropolitaine

Le chiffre de référence vient de la mise à jour de la liste des abeilles de France métropolitaine publiée en 2025 par Lucie Ropars et 26 coauteurs dans la revue Osmia : 983 espèces confirmées, réparties en 57 genres et six familles. Par rapport à la précédente liste nationale, de 1995, 150 espèces ont été ajoutées et 32 retirées, et une douzaine d’autres restent douteuses. La Corse à elle seule en compte 365, dont 25 qui ne sont connues en France que sur l’île. Le bilan intermédiaire de la liste d’Île-de-France, publié en mars 2026 par l’Opie, l’Observatoire des abeilles et le Muséum national d’Histoire naturelle, s’appuie sur ce travail.

Territoire Espèces d’abeilles
Monde environ 20 000 (DRAAF Auvergne-Rhône-Alpes, 2024)
Europe 1 928 espèces indigènes évaluées (Liste rouge européenne, 2026)
France métropolitaine 983 (Ropars et al., 2025)
Corse 365 (Ropars et al., 2025)
Île-de-France 376 (Opie et MNHN, 2026)
Parc national de Port-Cros, avec Porquerolles 162 (Gombault et al., 2021)

Une région aussi urbanisée que l’Île-de-France abrite donc encore plus d’un tiers des espèces françaises, et l’inventaire du Parc national de Port-Cros, mené en 2016 et 2017 par Clémentine Gombault, Bernard Vaissière et leurs collègues, a recensé 105 espèces sur Port-Cros, Bagaud et le cap Lardier ; avec les données de Porquerolles, la liste du Parc atteint 162 espèces, environ 17 % de la faune française.

Six familles d’abeilles en France

Les abeilles forment un groupe d’hyménoptères appelé Anthophila, issu des guêpes, dont les larves se nourrissent de pollen et de nectar. En France, elles se répartissent en six familles, toutes présentes jusqu’en Île-de-France :

Famille Espèces en France (2025) Espèces en Île-de-France (2026) Genres typiques Signes distinctifs
Halictidae 186 97 Halictus, Lasioglossum, Sphecodes petites à moyennes, souvent bandes claires sur l’abdomen, nids dans le sol
Apidae 289 89 Apis, Bombus, Xylocopa, Anthophora, Eucera, Ceratina, Nomada famille la plus variée : abeille domestique, bourdons, xylocopes, abeilles coucous
Andrenidae 194 81 Andrena, Panurgus abeilles de printemps, pollen porté sur les pattes arrière, nids dans le sol
Megachilidae 213 67 Osmia, Megachile, Anthidium, Coelioxys pollen porté sous l’abdomen (brosse ventrale)
Colletidae 83 34 Colletes, Hylaeus cellules tapissées d’une sécrétion imperméable ; hylées presque glabres
Melittidae 17 8 Melitta, Dasypoda, Macropis souvent spécialisées sur quelques plantes

Abeilles sauvages et abeille domestique : quelles différences ?

On oppose souvent « l’abeille » et « les abeilles sauvages ». En réalité, la différence tient surtout au mode de vie : l’abeille domestique vit en colonies pérennes de dizaines de milliers d’individus, alors que l’immense majorité des abeilles sauvages vit seule. Pour le détail de la vie d’une colonie mellifère, voyez notre page sur l’organisation d’une ruche, de la reine aux ouvrières.

Critère Abeille domestique Bourdons Abeilles solitaires
Vie sociale colonie pérenne, une reine, des milliers d’ouvrières colonie annuelle de quelques dizaines à quelques centaines d’individus une femelle construit et approvisionne seule son nid
Hivernage toute la colonie, en grappe seules les jeunes reines fécondées le plus souvent au stade larve, nymphe ou adulte dans le nid
Miel réserves importantes quelques gouttes de nectar en pots de cire aucun
Rayon de butinage plusieurs kilomètres, jusqu’à 10 km environ quelques centaines de mètres à quelques kilomètres souvent quelques centaines de mètres
Période d’activité presque toute l’année de février à l’automne souvent quelques semaines par espèce
Régime généraliste généraliste généraliste ou spécialiste d’une famille de plantes

Une abeille solitaire qui ne vole que quelques semaines par an doit trouver ses fleurs à ce moment précis, sans réserve pour attendre, et près de son nid : la DRAAF Auvergne-Rhône-Alpes recommande moins de 100 à 300 mètres entre nids et fleurs.

Généralistes et spécialistes

Beaucoup d’abeilles sauvages butinent une large gamme de fleurs. D’autres, dites oligolectiques, ne récoltent le pollen que sur une famille ou un genre de plantes. L’inventaire de Port-Cros en donne des exemples : Andrena agilissima sur les Brassicacées (famille du chou et de la moutarde), Colletes collaris, classée en danger sur la Liste rouge européenne, sur les Astéracées, Melitta tricincta sur les odontites. Ces spécialistes disparaissent avec leur plante hôte, ce qui explique en partie leur vulnérabilité.

Comment reconnaître les principales abeilles sauvages ?

Identifier une espèce demande souvent une loupe binoculaire, mais les grands groupes se reconnaissent à l’œil nu.

Les bourdons (Bombus)

Gros, ronds et très velus, souvent rayés de jaune, de blanc, de roux ou de noir. Ce sont des abeilles sociales : au printemps, une reine sortie d’hibernation fonde seule une colonie, souvent dans un ancien terrier de rongeur. Ouvrières, puis mâles et futures reines se succèdent ; à l’automne la colonie meurt et seules les jeunes reines fécondées hivernent. Les bourdons volent par temps frais et couvert, et pratiquent la pollinisation vibratile, qui libère le pollen de la tomate ou de la myrtille.

Les osmies (Osmia)

Ce sont les hôtes les plus fréquents des nichoirs. L’osmie rousse (Osmia bicornis) et l’osmie cornue (Osmia cornuta), noire et rousse, volent de mars à juin. Les mâles sortent les premiers et portent une touffe de poils clairs sur la face. La femelle aligne dans une tige creuse ou un trou du bois une série de cellules séparées par des cloisons de terre humide, d’où le nom d’abeille maçonne. Les adultes se forment dès l’été mais restent dans leur cocon jusqu’au printemps suivant. Ce sont d’excellentes pollinisatrices des arbres fruitiers.

L’abeille charpentière ou xylocope (Xylocopa)

C’est la plus grosse abeille de France. Le xylocope violet (Xylocopa violacea), entièrement noir aux ailes à reflets bleu violet, dépasse deux centimètres. Il creuse ses galeries dans le bois mort ou tendre, poutres non traitées comprises, d’où son surnom d’abeille charpentière. Son vol est bruyant et impressionnant, mais il est très peu agressif. Les adultes hivernent et réapparaissent dès les premiers jours doux de fin d’hiver. Le xylocope a la réputation de percer la base des fleurs à corolle profonde pour atteindre le nectar sans les polliniser.

Les andrènes (Andrena)

Avec 182 espèces confirmées, c’est le genre le plus riche de France. Les andrènes sont souvent de la taille d’une abeille domestique ou un peu plus petites, sombres ou rousses, très actives au printemps sur les saules, les arbres fruitiers et les pissenlits. Elles creusent leur nid dans le sol, parfois en bourgades de centaines de terriers voisins sur une pelouse rase ou un talus. Leurs petits monticules de terre, avec un trou central, sont souvent pris pour des fourmilières.

Les halictes et lasioglosses (Halictus, Lasioglossum)

Petites abeilles discrètes, souvent sombres avec de fines bandes claires sur l’abdomen, très nombreuses dans les jardins et les friches. Elles nichent dans le sol. Certaines espèces sont semi-sociales, plusieurs femelles partageant un nid.

Les mégachiles, anthidies et autres « coupeuses de feuilles »

Les mégachiles découpent dans les feuilles de rosier ou de lilas des morceaux ronds pour tapisser leurs cellules : les encoches en demi-lune sur vos rosiers sont leur œuvre, sans dommage pour la plante. Les anthidies, rayées de jaune et de noir comme des guêpes, récoltent le duvet des plantes laineuses comme l’épiaire. Les mégachilidés portent le pollen sous l’abdomen, sur une brosse de poils souvent jaune ou orangée bien visible.

Les collètes et les hylées (Colletes, Hylaeus)

Les collètes ressemblent à de petites abeilles domestiques rayées. La collète du lierre (Colletes hederae) vole en septembre et octobre, synchronisée sur la floraison du lierre. Les hylées sont minuscules, noires, presque sans poils, souvent avec des taches blanches ou jaunes sur la face. Elles transportent le pollen dans leur jabot et non sur des poils, et passent facilement pour de petites guêpes.

Les abeilles coucous

Une part notable des espèces d’abeilles sont cleptoparasites : elles ne récoltent pas de pollen et pondent dans le nid d’une autre abeille, dont la larve profite des provisions. On les reconnaît à leur aspect peu velu, souvent rouge, jaune et noir, qui les fait ressembler à des guêpes : nomades (Nomada), sphécodes (Sphecodes), coelioxys (Coelioxys), mélectes (Melecta). Leur présence est un bon signe : elles n’existent que là où leurs hôtes sont bien installés.

Pour ne pas les confondre avec les guêpes et les syrphes, voyez la question dédiée en fin d’article.

Où nichent les abeilles sauvages ?

D’après l’Opie, environ 70 % des abeilles sauvages sont terricoles : elles creusent leur nid dans le sol. Les 30 % restants sont cavicoles et utilisent des cavités existantes ou en creusent dans des matériaux tendres.

Type de nid Part approximative Exemples Ce qu’il leur faut
Dans le sol environ 70 % andrènes, halictes, lasioglosses, collètes, dasypodes, la plupart des anthophores sol nu ou peu couvert, bien exposé, sableux, limoneux ou en talus
Tiges creuses ou à moelle partie des 30 % cératines, hylées, certaines osmies ronces, sureau, tiges sèches laissées debout
Bois mort partie des 30 % xylocopes, certaines osmies et mégachiles souches, branches mortes, vieux bois non traité
Cavités existantes partie des 30 % osmie rousse, osmie cornue, mégachiles trous de vers dans le bois, fissures, tubes de nichoirs
Coquilles d’escargot vides quelques espèces certaines osmies pelouses sèches calcaires
Nids maçonnés quelques espèces abeilles maçonnes du genre Megachile pierres, murs ensoleillés

Chez presque toutes les abeilles solitaires, la femelle construit une cellule, y dépose une boulette de pollen humectée de nectar, pond un œuf et referme, puis recommence. Elle meurt sans voir sa descendance ; l’adulte sort le plus souvent l’année suivante.

À Port-Cros, l’équipe de Clémentine Gombault a capturé des abeilles toute l’année, avec un pic en avril (389 captures, 45 espèces), puis mai (142 captures, 38 espèces), et des bourdons terrestres dominants en hiver. Le printemps est la grande saison des abeilles sauvages, mais presque chaque mois a ses espèces.

Période Abeilles sauvages typiques en activité
Février et mars reines de bourdons, xylocopes, premières andrènes et osmie cornue
Avril et mai pic de diversité : andrènes, osmies, anthophores, nomades, halictes
Juin et juillet mégachiles, anthidies, dasypodes, cératines, ouvrières de bourdons
Août halictes et lasioglosses, mégachiles, mâles et futures reines de bourdons
Septembre et octobre collète du lierre, derniers halictes, jeunes reines de bourdons
Novembre à janvier quasi-absence, sauf bourdons dans le Midi

Pourquoi les abeilles sauvages déclinent-elles ?

Ce que dit la Liste rouge européenne

La nouvelle Liste rouge européenne des abeilles, coordonnée par Denis Michez et publiée par la Commission européenne en février 2026, a évalué 1 928 espèces indigènes ou installées de longue date en Europe. Ses conclusions :

  • 172 espèces menacées, soit 10,4 % selon l’estimation centrale, la fourchette allant de 8,9 % à 23,3 % selon le statut réel des espèces mal connues ; 25 sont en danger critique, dont 14 peut-être déjà éteintes ;
  • 9,4 % sont quasi menacées, c’est-à-dire susceptibles de le devenir à brève échéance ;
  • 14,3 % restent en données insuffisantes ;
  • 416 espèces, soit 21,6 %, sont endémiques d’Europe : elles n’existent nulle part ailleurs.

La première évaluation, publiée par l’UICN en mars 2015 sur 1 965 espèces, aboutissait à un chiffre voisin (9,2 % de menacées), mais plus de la moitié des espèces (56,7 %) étaient alors classées en données insuffisantes. Dix ans de travail ont donc surtout réduit la part d’inconnu, sans démentir le constat : environ une espèce d’abeille sur dix est menacée en Europe. Parmi les espèces dont la tendance est la mieux documentée, plus d’une sur quatre décline, selon l’Université Paris Cité, qui a participé à l’évaluation.

En Île-de-France, l’Opie applique déjà cette liste : trois espèces franciliennes sont vulnérables à l’échelle européenne, une est en danger et seize sont quasi menacées. À l’échelle nationale, le plan en faveur des pollinisateurs 2021-2026 prévoyait d’établir des listes rouges des abeilles et des syrphes, sur le modèle de celle qui existe déjà pour les papillons.

Les causes identifiées

Les deux Listes rouges européennes citent un faisceau de causes qui se cumulent. En 2026, l’intensification agricole (monocultures, pesticides, engrais, dégradation des sols) arrive en tête : elle touche au moins 608 espèces, dont 108 menacées. L’évaluation de 2015 détaillait déjà ces menaces :

  1. L’intensification agricole, qui détruit et dégrade les habitats : disparition des haies, des bords de champs fleuris et des prairies naturelles.
  2. Le remplacement de la fenaison par l’ensilage, plus précoce et plus fréquent, qui fauche les prairies avant que les fleurs aient pu nourrir les abeilles.
  3. L’usage massif d’insecticides et d’herbicides, les premiers tuant directement, les seconds supprimant les fleurs.
  4. L’excès d’engrais, qui favorise quelques graminées vigoureuses au détriment des plantes à fleurs.
  5. Le changement climatique : fortes pluies, sécheresses, vagues de chaleur et hausse des températures.
  6. L’urbanisation et les incendies plus fréquents.

La liste de 2026 ajoute la perte et la fragmentation des habitats, les espèces invasives et les agents pathogènes, ainsi que les pollutions. Le frelon asiatique chasse aussi des pollinisateurs sauvages, même si l’abeille domestique reste sa proie principale.

Pourquoi c’est un enjeu pour nous

Selon le plan national en faveur des insectes pollinisateurs, environ 90 % des plantes à fleurs dépendent au moins en partie des insectes pour leur pollinisation, plus des trois quarts des plantes cultivées dans le monde sont pollinisées au moins partiellement par eux, et environ 35 % de ce que nous mangeons en dépend. Le même document évalue la valeur de ce service pour la France entre 2,3 et 5,3 milliards d’euros.

Abeille domestique et abeilles sauvages : y a-t-il compétition ?

L’abeille domestique n’est pas une ennemie des abeilles sauvages. Mais une colonie de dizaines de milliers d’ouvrières prélève beaucoup de nectar et de pollen, et quand les ruches sont très nombreuses sur une ressource limitée, il en reste moins pour les autres.

L’étude de la Côte Bleue (Henry et Rodet, 2018)

L’étude de référence en France a été menée par Mickaël Henry et Guy Rodet, de l’INRA d’Avignon, pour le Conservatoire du littoral, et publiée en 2018 dans Scientific Reports. Elle porte sur le massif de la Côte Bleue (Bouches-du-Rhône), 5 700 hectares de garrigue, pendant la floraison du romarin de 2015 et 2016.

La pression apicole y était forte : jusqu’à 830 colonies dans 28 ruchers pendant le mois de floraison, soit plus de 14 colonies au kilomètre carré contre une moyenne nationale de 2,5 à l’époque. Sur 60 sites d’observation, les abeilles domestiques étaient 13 à 15 fois plus nombreuses sur les fleurs que les sauvages.

Effet mesuré près des ruchers Baisse Distance jusqu’à laquelle l’effet se fait sentir
Succès de récolte de nectar des abeilles sauvages 50 % 600 m
Présence des abeilles sauvages 55 % 900 m
Succès de récolte de nectar des abeilles domestiques 44 % 1 100 m
Succès de récolte de pollen des abeilles domestiques 36 % 1 200 m et au-delà

La concurrence s’exerce donc dans un rayon de 600 à 1 200 m selon l’indicateur, ce que la synthèse du Pôle-relais lagunes méditerranéennes appelle des « zones d’emprise » autour des ruchers. Les abeilles domestiques se concurrencent aussi entre elles : trop de ruches nuit également aux apiculteurs.

Les auteurs proposent de réguler l’apiculture dans les espaces protégés par des distances minimales entre ruchers, là où la ressource florale est surexploitée, et de ne pas introduire de ruches dans les milieux préservés ou abritant des espèces menacées, comme les petites îles riches en endémiques. Ils estiment le seuil de saturation à environ 0,26 rucher, soit 7,8 colonies, au kilomètre carré (un rucher tous les 2,2 km), et proposent la moitié de ce chiffre, 3,9 colonies au kilomètre carré, pour partager la ressource avec les abeilles sauvages.

Les limites de l’étude

Les auteurs signalent eux-mêmes plusieurs réserves : l’effet sur la présence des abeilles sauvages n’apparaît qu’avec un an de décalage, la récolte de pollen des abeilles sauvages ne montre pas d’effet significatif, le mécanisme de compétition pour le pollen reste à leurs yeux « spéculatif », et les seuils proposés doivent être « soigneusement réévalués » pour chaque situation. On peut ajouter que l’étude est corrélationnelle, qu’elle porte sur un seul site méditerranéen, pendant deux floraisons de romarin, avec une densité de ruches exceptionnelle.

Le Conservatoire du littoral en a tiré en juin 2018 des principes de gestion pour ses propres terrains : maintien des ruchers historiques, mais nombre total de colonies limité à une pour 5 hectares de milieux naturels, étude de vastes zones sans ruches (plus de la moitié de la surface) sur les sites de plus de 500 hectares, et absence d’apiculture recherchée sur les îles et dans les réserves naturelles nationales, hors usages historiques. Il autorise aussi des ruchers conservatoires pour les écotypes locaux d’abeille noire, dans la limite de deux emplacements par délégation de rivages, ce qui rejoint la question des races d’abeilles locales et de leur préservation.

Que disent les autres études ?

L’étude de la Côte Bleue n’est pas isolée, mais les résultats varient beaucoup d’un milieu à l’autre.

  • En ville. À Paris, où le nombre de colonies est passé d’environ 300 en 2013 à 687 en 2015 (6,5 au kilomètre carré), Lucie Ropars et ses collègues (PLoS ONE, 2019) ont observé que les visites des pollinisateurs sauvages diminuaient là où les ruches étaient plus denses, dans un rayon de 500 et 1 000 m. L’effet concernait surtout les grandes abeilles solitaires et les bourdons, pas les petites abeilles solitaires. Les auteurs rappellent que leur étude est corrélative et ne prouve pas directement une compétition.
  • En milieu aride. Dans une réserve d’Argentine, Pascual Tudanca et ses collègues (Biological Conservation, 2025, résumé par la FAO) ont constaté que les ruches modifiaient les plantes utilisées par les abeilles sauvages nichant dans le bois, sans faire baisser leur reproduction : le nombre de cellules par nid restait stable, et le nombre de nids augmentait même parfois près des ruches. La FAO conclut qu’introduire des ruches dans un espace naturel ne doit pas être considéré comme neutre.
  • Dans l’ensemble de la littérature. La revue systématique de Rachel Mallinger et ses collègues (PLoS ONE, 2017) a recensé les études publiées : parmi celles qui portent sur la compétition, 53 % trouvent des effets négatifs sur les abeilles sauvages, 28 % aucun effet et 19 % des effets mixtes. Pour la transmission de maladies, 70 % signalent des effets négatifs possibles.

Le niveau de preuve est donc solide sur un point : la compétition existe là où beaucoup de ruches se concentrent sur une ressource limitée, surtout dans des milieux naturels riches en espèces rares. Il est plus faible sur les conséquences pour la reproduction et les populations d’abeilles sauvages, beaucoup moins souvent mesurées. Avec quelques ruches dans un paysage fleuri et diversifié, l’effet est beaucoup moins net. Or la pression augmente : plus de 1,7 million de colonies ont été déclarées en France en 2020, environ 3 au kilomètre carré, soit plus de 30 % de plus en cinq ans, selon le plan national en faveur des pollinisateurs.

Ce qu’un apiculteur peut faire

  1. Adapter le nombre de ruches à la ressource, et non l’inverse : on ne crée pas de fleurs en ajoutant des colonies. Notre guide pour installer un rucher et choisir son emplacement détaille comment évaluer la flore autour.
  2. Éviter les espaces naturels sensibles et les sites où des espèces rares ont été inventoriées, surtout en milieu insulaire ou méditerranéen.
  3. Planter et semer des espèces mellifères pour augmenter la ressource plutôt que la partager.
  4. En ville, où les ruches se sont multipliées, renoncer à ajouter une colonie là où il y en a déjà beaucoup.

Hôtel à insectes : utile ou gadget ?

Symbole de l’aide à la biodiversité, l’hôtel à insectes peut être utile, mais il ne remplace jamais un habitat.

Ce qu’il apporte vraiment

Un nichoir bien conçu attire surtout osmies, mégachiles, hylées et quelques guêpes solitaires, et permet d’observer les femelles boucher les tubes. Les scientifiques s’en servent aussi : le protocole de l’Observatoire agricole de la biodiversité, décrit par la DRAAF Auvergne-Rhône-Alpes, repose sur deux nichoirs en tubes de carton dont les bouchons révèlent les occupants.

Ses limites

  • Il ignore 70 % des espèces. Les abeilles terricoles ne s’installent jamais dans un hôtel. Les compartiments de pommes de pin, de paille ou de briques, très décoratifs, n’accueillent presque aucune abeille.
  • Il concentre parasites et maladies. Des centaines de nids serrés attirent les abeilles coucous, les guêpes parasites, les acariens et les moisissures. Un grand hôtel jamais nettoyé peut devenir un piège plutôt qu’un refuge. L’Opie rappelle que cette concentration favorise les espèces opportunistes et les parasites, et qu’un hôtel aide à observer les abeilles sans contribuer à leur préservation.
  • Il ne profite pas toujours aux abeilles visées. À Toronto, Scott MacIvor et Laurence Packer (PLoS ONE, 2015) ont suivi près de 600 hôtels pendant trois ans : les guêpes solitaires en occupaient près des trois quarts chaque année, les abeilles introduites représentaient près de la moitié des abeilles nicheuses, et les espèces indigènes étaient plus parasitées que les introduites.
  • Il ne sert à rien sans fleurs. Sans ressource à moins de quelques centaines de mètres, les femelles ne pourront pas approvisionner leurs cellules.

Bien le concevoir

Élément Recommandation pratique
Taille petit nichoir, multiplié plutôt qu’un grand hôtel unique
Matériaux tiges de bambou ou de roseau, bûches percées de bois dur, tubes de carton
Diamètre des trous de 3 à 10 mm, avec une majorité de 6 à 8 mm pour les osmies
Profondeur 10 à 15 cm, fond fermé
Finition trous nets, sans échardes, bois non traité
Emplacement exposé au sud ou au sud-est, à l’abri de la pluie, à au moins 1 m du sol, fixé solidement
Entretien remplacer les tubes ou les tiges tous les deux ou trois ans ; protéger d’un grillage contre les oiseaux si besoin

Comment aider les abeilles sauvages au jardin et ailleurs ?

Les gestes les plus efficaces sont aussi les plus simples. Plusieurs d’entre eux figurent dans les recommandations du bulletin de la DRAAF Auvergne-Rhône-Alpes de 2024 pour les jardins, les espaces verts et les bords de parcelles.

  1. Fleurir toute la saison, avec des semences locales, et laisser leur place aux fleurs spontanées : pissenlit, trèfle, lierre, ronce, vipérine. Notre guide des plantes mellifères pour chaque saison vous aide à composer ce calendrier.
  2. Laisser du sol nu. Gardez au soleil des zones de terre nue ou peu couverte, un talus, une bordure de sentier, un tas de sable non lavé. C’est le geste qui profite au plus grand nombre d’espèces.
  3. Ne pas travailler le sol en hiver. La DRAAF conseille d’éviter de le travailler entre le début de l’hiver et le début du printemps, pour épargner les nids des abeilles terricoles.
  4. Faucher tard et en mosaïque. Échelonnez les tontes et les fauches dans le temps, comme le conseille la DRAAF, laissez des bandes non coupées, et gardez des zones où l’herbe peut fleurir.
  5. Garder les tiges sèches et le bois mort. Laissez debout jusqu’au printemps les tiges de ronce, de sureau, de framboisier ou de grandes vivaces, et conservez une souche ou une branche morte au soleil.
  6. Renoncer aux pesticides. La DRAAF demande d’éviter les insecticides pendant la forte activité des pollinisateurs, d’avril à août au minimum, et de préférer le désherbage manuel ou mécanique.
  7. Limiter les engrais, qui favorisent les graminées au détriment des fleurs.
  8. Relier les habitats. Haies, bandes fleuries, mares et friches forment un réseau où nids et fleurs restent proches.
  9. Installer un petit nichoir en complément, jamais à la place des fleurs et du sol nu.
  10. Participer aux sciences participatives du Muséum national d’Histoire naturelle et de l’Opie, qui manquent de données.

Si vous êtes apiculteur, ces gestes profitent aussi à vos colonies : une ressource florale abondante et diversifiée est la meilleure garantie de colonies en bonne santé, comme l’explique notre page sur le cycle de vie de l’abeille domestique.

Que fait la France pour les pollinisateurs ?

Le plan national en faveur des insectes pollinisateurs et de la pollinisation 2021-2026, présenté en novembre 2021 par les ministères de l’Agriculture et de la Transition écologique, vise les pollinisateurs sauvages autant que l’abeille domestique. Ses six axes vont de l’amélioration des connaissances scientifiques à la réglementation des produits phytopharmaceutiques, en passant par l’accompagnement des agriculteurs, des apiculteurs et des forestiers, des autres secteurs d’activité, et la santé des abeilles et des autres pollinisateurs.

Son volet réglementaire repose sur l’arrêté du 20 novembre 2021 relatif à la protection des abeilles et des autres insectes pollinisateurs, en vigueur depuis le 1er janvier 2022. Selon la DRAAF Hauts-de-France, un traitement autorisé sur une culture attractive en fleurs ou sur une zone de butinage doit être réalisé dans les deux heures qui précèdent le coucher du soleil ou dans les trois heures qui suivent. Deux dérogations, encadrées, concernent certains fongicides et les insecticides visant un ravageur actif uniquement le jour. À terme, tous les produits doivent être réévalués pour leurs effets sur les pollinisateurs. Pour le détail des obligations, référez-vous au texte de l’arrêté sur Légifrance.

Le plan arrive à échéance fin 2026. Ses suites, et notamment la publication de listes rouges nationales, diront si la France se donne les moyens de mesurer puis d’enrayer le déclin de son millier d’espèces.

Questions fréquentes

Combien y a-t-il d'espèces d'abeilles sauvages en France ?

La dernière mise à jour de la liste des abeilles de France métropolitaine, publiée en 2025 par Lucie Ropars et 26 coauteurs dans la revue Osmia, confirme 983 espèces, réparties en six familles. L'abeille domestique n'est que l'une d'elles : on parle donc d'environ 1 000 espèces d'abeilles, presque toutes sauvages. La Liste rouge européenne de 2026 en évalue 1 928 pour l'Europe, et le monde en compte environ 20 000.

Les abeilles sauvages piquent-elles ?

Seules les femelles possèdent un aiguillon, et la plupart des abeilles solitaires ne piquent pratiquement jamais : elles n'ont ni colonie ni réserve à défendre. Chez beaucoup de petites espèces, l'aiguillon est trop faible pour traverser la peau humaine. Les bourdons peuvent piquer s'ils sont écrasés ou si l'on dérange leur nid. Les mâles, comme ceux des osmies qui patrouillent près des nichoirs, sont totalement inoffensifs.

Les abeilles sauvages font-elles du miel ?

Non, pas au sens où l'entend l'apiculteur. Une abeille solitaire mélange du pollen et du nectar pour former une petite provision dans chaque cellule, sur laquelle elle pond un œuf, puis referme la cellule. Les bourdons stockent un peu de nectar dans des pots de cire, quelques grammes seulement, pour passer une journée sans butinage. Seules les abeilles mellifères accumulent des réserves de miel récoltables.

Un hôtel à insectes est-il vraiment utile ?

Il est utile mais limité. Il n'accueille que les espèces qui nichent dans des cavités, soit environ 30 % des abeilles sauvages, surtout des osmies, des mégachiles et des hylées. Les 70 % qui nichent dans le sol n'en profitent pas. Un petit nichoir bien conçu, avec des tiges propres et changées régulièrement, fait plus de bien qu'un grand hôtel décoratif jamais entretenu. Le sol nu et les fleurs restent prioritaires.

Avoir une ruche nuit-il aux abeilles sauvages ?

Une ou deux ruches dans un jardin, au milieu d'un paysage fleuri, ont un effet faible. Le problème apparaît avec de fortes densités de colonies sur une ressource limitée. Dans le massif de la Côte Bleue, Henry et Rodet ont mesuré en 2018 une baisse de 55 % de la présence des abeilles sauvages jusqu'à 900 m des ruchers, et de 50 % de leur succès de récolte de nectar jusqu'à 600 m. Les études ailleurs donnent des résultats variables.

Quelle est la plus grosse abeille sauvage de France ?

Les xylocopes, ou abeilles charpentières, sont les plus grosses abeilles de France. Xylocopa violacea, l'espèce la plus répandue, est noire avec des ailes aux reflets bleu violet et mesure plus de deux centimètres. Elle creuse ses galeries dans le bois mort. Malgré son bourdonnement puissant, elle est très peu agressive et ne pique que si on la saisit.

Comment savoir si c'est une abeille, une guêpe ou une mouche ?

Une abeille est en général velue, avec des poils souvent ramifiés qui retiennent le pollen, et transporte celui-ci sur les pattes arrière ou sous l'abdomen. Une guêpe est plus lisse, souvent jaune et noire, avec une taille très marquée. Un syrphe, mouche imitant les guêpes, n'a qu'une paire d'ailes, de très gros yeux, des antennes très courtes, et pratique souvent le vol stationnaire.

Sources

  1. Mise à jour de la liste des abeilles de France métropolitaine (Osmia, 13, 2025), L. Ropars et al., Observatoire des abeilles (dépôt ORBi, Université de Mons)
  2. European Red List of Bees (2026), D. Michez et al., Commission européenne (dépôt Naturalis)
  3. One in ten European bee species at risk: new biodiversity warning (2026), Université Paris Cité
  4. Nearly one in 10 wild bee species faces extinction in Europe while the status of more than half remains unknown (2015), UICN (Union internationale pour la conservation de la nature)
  5. Actualisation de la liste des abeilles de la région Île-de-France : bilan intermédiaire (2026), Opie, Observatoire des abeilles et Muséum national d'Histoire naturelle
  6. Ruches et pollinisateurs sauvages en entreprise, Opie (Office pour les insectes et leur environnement)
  7. Controlling the impact of the managed honeybee on wild bees in protected areas (Scientific Reports, 2018), Mickaël Henry et Guy Rodet, INRA Avignon
  8. Étude des interactions écologiques entre l'abeille domestique et les abeilles sauvages dans un espace naturel protégé : le massif de la Côte Bleue, Pôle-relais lagunes méditerranéennes, d'après M. Henry et G. Rodet (2018)
  9. Principes d'action et de gestion apicole et des pollinisateurs sauvages sur les sites du Conservatoire du littoral (2018), Conservatoire du littoral, conseil d'administration du 28 juin 2018
  10. Wild pollinator activity negatively related to honey bee colony densities in urban context (PLoS ONE, 2019), L. Ropars, I. Dajoz, C. Fontaine, A. Muratet et B. Geslin
  11. Do managed bees have negative effects on wild bees? A systematic review of the literature (PLoS ONE, 2017), R. E. Mallinger, H. R. Gaines-Day et C. Gratton
  12. When managed pollinators reshape wild bee dynamics (Biological Conservation, 2025), FAO, Global Action on Pollination Services for Sustainable Agriculture
  13. 'Bee hotels' as tools for native pollinator conservation: a premature verdict? (PLoS ONE, 2015), J. S. MacIvor et L. Packer
  14. Inventaire des abeilles sauvages et des syrphes des sites de Port-Cros, Bagaud et du cap Lardier (2021), C. Gombault, L. Guilbaud, N. Morison, D. Geoffroy et B. Vaissière, Parc national de Port-Cros
  15. Bulletin de santé du végétal JEVI Auvergne-Rhône-Alpes n° 2 (20 juin 2024), DRAAF Auvergne-Rhône-Alpes, ministère de l'Agriculture
  16. Plan national en faveur des insectes pollinisateurs et de la pollinisation 2021-2026, Ministère de l'Agriculture et ministère de la Transition écologique
  17. Réglementation relative à la protection des abeilles et des pollinisateurs (avril 2023), DRAAF Hauts-de-France, ministère de l'Agriculture