Reine à pastille verte près du couvain operculé

Insémination artificielle des reines : protocole, matériel, taux de réussite et cryoconservation

Insémination artificielle des reines : protocole pas à pas, doses, CO2, appareils Schley et Harbo, prix, études face à la fécondation libre et cryoconservation.

L’insémination artificielle des reines, ou insémination instrumentale, consiste à prélever le sperme de faux-bourdons choisis et à le déposer, sous loupe binoculaire, dans l’oviducte d’une reine vierge endormie au CO2. Elle donne une certitude totale sur le père, ce que ni la fécondation libre ni la plupart des stations de fécondation ne garantissent. Bien conduite, elle donne des reines aussi durables et productives que des reines fécondées naturellement (Cobey, 2007) ; mal conduite, des reines vite remplacées.

Ce guide suppose maîtrisés le greffage et la conduite des nucléis (voir l’élevage de reines).

À quoi sert l’insémination instrumentale d’une reine ?

Une reine vierge s’accouple en vol avec une dizaine à une vingtaine de mâles venus de colonies parfois éloignées de plusieurs kilomètres. L’apiculteur ne choisit ni leur nombre ni leur origine. Pour un programme de sélection, c’est un problème majeur : dans les simulations de Plate et al. (2019), reprises par la fiche technique du CARI de 2024, l’absence de contrôle de la fécondation réduit de 47 à 99 % le progrès génétique d’un programme de sélection ; dans les cas extrêmes, la sélection ne progresse presque plus. FranceAgriMer, dans sa fiche génétique apicole, présente l’insémination comme la technique qui permet le contrôle le plus étroit des accouplements.

Elle sert à :

  • la sélection généalogique : connaître exactement père et mère pour estimer des valeurs génétiques, comme le détaille notre page sur la génétique de l’abeille ;
  • la conservation d’une race ou d’une population locale, abeille noire comprise (voir les races d’abeilles) ;
  • la recherche : croisements en retour, lignées consanguines, insémination mono-mâle ;
  • l’indépendance vis-à-vis de la météo : les vols de fécondation ratés par un printemps pluvieux ne bloquent plus l’élevage.

Elle ne remplace pas la sélection. Réussir Apiculture le rappelle : la « loterie » génétique joue comme en station de fécondation, une minorité de reines répond aux attentes, et la technique sert surtout à produire des reines de sélection.

D’où vient la technique ? De Watson (1927) aux appareils Schley et Harbo

Les tentatives de contrôle de l’accouplement sont anciennes. Le Bulletin de l’Académie vétérinaire de France (Boucher, 2023) cite Réaumur, qui tenta vers 1740 de maîtriser la fécondation des reines dans des flacons de verre. La revue de Cobey (2007) note que ces tentatives, commencées au XVIIIe siècle, restent sans succès. Le tableau suit la chronologie de Boucher, complétée pour Harbo par Cobey (2007).

Date Auteur Apport
1927 Lloyd R. Watson (États-Unis) début de l’insémination moderne : microseringue et micromanipulateur
1932-1937 Nolan premiers appareils d’insémination
1944 Harry H. Laidlaw rôle du repli valvulaire (valvefold), qu’il faut contourner pour déposer le sperme
1947 Otto Mackensen la double narcose au CO2 déclenche la ponte
1948 Mackensen et Roberts deux crochets et une sonde pour abaisser la valve
1960 Vesely pointes cylindriques, seringue mobile latéralement et verticalement
1964-1968 Ruttner support en Plexiglas (1964), meilleure contention de la reine (1968)
1974 Ruttner, Schneider, Fresnaye appareil standard européen, testé depuis 1969
1979-1981 John R. Harbo premiers travaux sur sperme congelé au DMSO ; il conçoit ensuite la seringue grande capacité qui porte son nom

L’appareil de 1974 (Oberursel, Kirchhain et Jean Fresnaye, INRA d’Avignon-Montfavet) dérive du Mackensen-Roberts, avec des crochets guidés à la main sur rotule, plus rapides à apprendre et moins chers que les micromanipulateurs. La seringue Mackensen y est conservée : pointe d’environ 10 µl, alésage passant de 0,75 mm à 0,15-0,17 mm, diamètre extérieur de pointe 0,28 mm au plus. Ce calibre est du même ordre que les pointes de 0,16 et 0,19 mm comparées en 2006 par Bieńkowska et Panasiuk.

Selon le COLOSS BEEBOOK, la technique de base n’a pas changé de façon significative depuis les années 1950 ; ses protocoles sont illustrés avec l’appareil Schley et la seringue Harbo. En Pologne, Jerzy Woyke a conçu un micromanipulateur à seringue à long manche (Cobey et al., 2019).

Quel matériel pour inséminer des reines, et à quel prix ?

Le COLOSS BEEBOOK liste l’équipement de base :

  • un appareil avec socle, porte-reine, crochets ventral et dorsal (ou pince dorsale) et seringue ;
  • une loupe binoculaire stéréo grossissant 10 à 20 fois, avec éclairage froid ;
  • une source de CO2 avec régulateur de débit et tuyau ;
  • cages à reines, cages à mâles, boîte de vol pour les faux-bourdons ;
  • flacons stériles, pipettes, éthanol à 95 %, hypochlorite de sodium, autoclave ou autocuiseur.

Prix relevés en octobre 2026 chez La Tienda del Apicultor, revendeur espagnol (le site ne précise pas si la TVA est incluse) :

Article Prix
Appareil d’insémination Schley 1.02 1 750 €
Station Schley portable, cartouches de CO2 2 735 €
Station Schley professionnelle, bouteille de CO2 2 750 €
Inséminateur Swienty (sur commande) 3 905 €
Seringue Harbo 2.0 modifiée Schley, avec support 385 €
Loupe trinoculaire pour appareil Schley 695 €
Détendeur de CO2 129,90 €
Pointes en verre Schley ou Harbo (lot de 5) 37,95 à 39,90 €
Solution BSS (Bee Semen Solution) 36,95 €

Réussir Apiculture situe un équipement complet entre 1 000 et 4 000 euros et la prestation d’un inséminateur entre 20 et 40 euros par reine. Sur l’occasion, vérifiez les crochets et la compatibilité des pointes.

Comment préparer les reines et les faux-bourdons avant l’insémination ?

Le calendrier

L’insémination impose de faire coïncider deux maturités : la reine vierge de 5 à 12 jours et le mâle sexuellement mûr. Le COLOSS BEEBOOK, citant Woyke et Jasinski (1978), situe la maturité des faux-bourdons 12 à 14 jours après leur naissance et recommande de ne prélever que des mâles d’au moins 14 jours. Boucher retient 12 à 15 jours ; Réussir Apiculture indique que les praticiens utilisent couramment des mâles de 3 semaines. Le développement d’un mâle prenant 24 jours de l’œuf à la naissance, le cadre à mâles doit être pondu au moins 38 jours avant la date d’insémination, et en pratique une à deux semaines plus tôt pour disposer de mâles de 3 semaines.

La reine naît 11 à 12 jours après le greffage : pour inséminer à 6-8 jours, greffez 17 à 20 jours avant la séance.

Les faux-bourdons

Le COLOSS BEEBOOK recommande :

  1. des colonies pères fortes et bien nourries ; les colonies menées par des reines âgées élèvent et gardent davantage de mâles ;
  2. faire naître le couvain de mâles au-dessus d’une grille à reine, ou capturer des mâles en vol, et les marquer à la naissance pour connaître leur âge ;
  3. n’apporter que 100 à 150 mâles par séance de récolte de 30 à 40 minutes ;
  4. prévoir plus de mâles que nécessaire : certains n’évaginent pas ou donnent trop peu.

Le CARI trie : garder les mâles qui cherchent à voler ou tiennent aux parois, écarter ceux qui rampent au fond ; un passage en cage de vol avant l’évagination limite la souillure du sperme par les fèces. Selon Réussir Apiculture, une étude québécoise a amélioré poids des mâles et qualité du sperme en nourrissant les colonies éleveuses au sirop et au pollen ; températures extrêmes et pesticides la dégradent.

Les reines vierges

Les reines naissent en nucléis bien peuplés, grille sur l’entrée contre tout vol de fécondation. Le CARI conseille au moins deux cadres de couvain et un cadre de nourriture, et déconseille les nucléis sans couvain. Limitez l’encagement : selon le CARI, les ouvrières agrippent pattes, tarses et pelotes des reines encagées, et une reine blessée est plus souvent remplacée.

Protocole d’insémination instrumentale pas à pas

Protocole d’après le COLOSS BEEBOOK (2013), complété par Boucher (2023) et le CARI (2024), dans un local propre à température stable.

Préparation

  1. Stérilisez pointes, crochets et seringue : chaleur (autoclave à 120-134 °C selon Boucher) ou alcool, puis rinçage à l’eau distillée. Préparez un sérum stérile : NaCl à 0,9 % et glucose à 0,1 % au minimum, ou le diluant tamponné de Williams et Harbo (voir la question des antibiotiques plus bas).
  2. Première narcose : CO2 pendant 1 à 4 minutes, un à deux jours avant (COLOSS BEEBOOK) ; environ 5 minutes selon Boucher ; de 48 heures à quelques heures avant selon le CARI.

Récolte du sperme

  1. Remplissez la seringue de sérum, puis aspirez une petite bulle d’air qui séparera le sérum du sperme.
  2. Évaginez le mâle en deux temps : pression sur la tête et le thorax, puis sur l’abdomen. Un mâle mûr montre des cornes jaune orangé à l’évagination partielle. Le sperme apparaît comme une couche crème, marbrée de beige, posée sur un mucus blanc.
  3. Aspirez le sperme seul, sans le mucus, qui coagule et peut boucher la pointe ou l’oviducte. Comptez environ 1 µl par mâle ; Boucher donne pour un mâle environ 1 mm³ de sperme contenant 7,5 à 9,4 millions de spermatozoïdes.
  4. Gardez la pointe humide au sérum entre deux mâles : à l’air, le sperme sèche et les spermatozoïdes meurent.

Insémination

  1. Endormez la reine sous flux de CO2 lent et continu, introduisez-la dans le tube porte-reine, abdomen dégagé.
  2. Ouvrez la chambre de l’aiguillon avec le crochet ventral et le crochet ou la pince dorsale. Le « V » vaginal et le repli valvulaire deviennent visibles.
  3. Réglez l’angle de la seringue et du porte-reine entre 30 et 45°, selon l’appareil.
  4. Introduisez la pointe au-dessus du « V » sur 0,5 à 1 mm, puis avancez encore de 0,5 à 1 mm en soulevant le repli valvulaire vers le bas par un léger mouvement en zigzag, pour contourner la valve découverte par Laidlaw.
  5. Injectez lentement. Si le sperme remonte autour de la pointe, celle-ci est mal placée, devant la valve : retirez et recommencez.
  6. Dose : 8 à 12 µl est la dose standard. Pour 12 µl, le COLOSS BEEBOOK propose une injection directe avec relâche immédiate en nucléi, ou deux doses de 6 µl à 48 heures d’intervalle. Le CARI rapporte, d’après Bieńkowska (2008, 2011), que des applications fractionnées (par exemple 4 x 2 µl) font stocker davantage de spermatozoïdes, et, sans citer d’étude, que 3 à 6 µl remplissent la spermathèque aussi bien que 8 µl en encombrant moins les oviductes.
  7. Marquez la reine et notez lignée, mâles et dose.

Un inséminateur expérimenté traite 6 à 10 reines par heure (Boucher).

Après l’insémination

  1. Réveil au chaud, puis retour rapide en nucléi : reine endormie dans du papier, en cagette à candi, ou sur couvain naissant (CARI).
  2. Grille sur l’entrée jusqu’à l’apparition des œufs. Ce n’est pas un détail : d’après Woyke et al. (1995), cités par Cobey (2007), 69 % des reines inséminées à 6 jours (8 µl) qui pouvaient sortir allaient tout de même s’accoupler en vol, contre 29 % à 14 jours.
  3. Laissez la reine libre de ses mouvements : la migration des spermatozoïdes vers la spermathèque prend environ 40 heures (CARI), et l’encagement la réduit fortement (voir plus bas).

Le rôle exact du CO2

Le CO2 n’est pas qu’un anesthésique. Mackensen a montré en 1947 qu’il déclenche la ponte : sans seconde narcose, le début de ponte des reines inséminées était retardé de 40 à 60 jours (Cobey, 2007) ; Boucher parle de 30 à 50 jours, ramenés à 5 ou 6 jours avec la double narcose. La durée compte : Konopacka (1991) obtenait la ponte en 7 à 8 jours avec deux narcoses de 10 minutes, contre 15 jours avec deux narcoses de 3 minutes. Le coût est tardif : selon Konopacka (1987), la longévité réduite des reines traitées n’apparaissait qu’après la troisième année. Harbo et Szabo (1984) ont relevé une perte de poids des reines, inséminées comme naturelles, 3 à 9 jours après le début de ponte. Ces travaux anciens sont cités ici d’après la revue de Cobey (2007).

Récolte, conservation et cryoconservation du sperme de faux-bourdon

Conservation à court terme

D’après le COLOSS BEEBOOK, le sperme frais se garde plusieurs semaines en capillaires bouchés à la vaseline, à l’obscurité et vers 20 °C. La Washington State University parle d’environ 10 à 14 jours à température ambiante ; Boucher cite environ trois mois à 14 °C.

Mélange et homogénéisation

Pour inséminer un groupe de reines avec un pool représentatif de mâles, le COLOSS BEEBOOK décrit la dilution de 1 volume de sperme dans 10 volumes de diluant, jusqu’à 700 µl de sperme par tube, puis une centrifugation inclinée à 45° : 82 g pendant 20 à 30 minutes ou 250 g pendant 10 à 20 minutes. La centrifugation tue une forte proportion de spermatozoïdes, mais une viabilité d’environ 50 % suffit à un couvain normal (Collins, 2000).

Cryoconservation : ce qui marche et ce qui ne marche pas

La congélation suit un principe proche de celui des mammifères : cryoprotecteur (DMSO ou éthylène glycol), descente à 3 °C par minute de 4 °C à -40 °C, puis azote liquide ; décongélation à 40 °C pendant 10 secondes (COLOSS BEEBOOK).

Les résultats publiés montrent une réussite biologique, pas encore zootechnique :

  • Hopkins, Herr et Sheppard (2012), Washington State University : certaines reines inséminées en sperme congelé ont produit de nombreuses ouvrières, puis deux générations de reines ont été obtenues et croisées en retour avec le même stock. La WSU, autorisée par l’USDA en 2008 à importer des semences sous strict dépistage viral, constitue une banque en azote liquide.
  • Wegener et al. (2014) n’ont mis en hivernage que 9 colonies sur 41, selon la discussion de l’équipe de Liège ci-dessous.
  • Egyptien et al. (2025), université de Liège, ont testé un protocole simple, sans antibiotique, à 10 % de DMSO avec jaune d’œuf : la viabilité passe de 85 % à 48 % ; sur 16 reines inséminées en sperme décongelé, 8 ont pondu et 5 ont produit du couvain femelle, contre 5 et 3 sur 13 reines en sperme frais (sans test statistique, vu les effectifs) ; une seule colonie « congelé » a été jugée assez forte pour hiverner, contre trois en frais.

Le COLOSS BEEBOOK conclut que la fertilité du sperme décongelé suffit à enchaîner des générations de reines, mais pas à mener des colonies productives. FranceAgriMer ajoute que la congélation ne modifie pas le patrimoine génétique transmis. La cryoconservation est donc un outil de banque de gènes et de sauvegarde de races, pas de production.

Reine inséminée ou reine fécondée naturellement : que disent les études ?

La réputation de « reine inséminée fragile » est tenace. La revue de Susan Cobey (2007), qui compile les comparaisons publiées depuis 1946, la juge infondée. Voici les principales études qu’elle recense ; les chiffres sont ceux de la revue, les articles originaux, anciens, n’étant pour la plupart pas en libre accès.

Étude Effectifs (inséminées / naturelles) Résultat
Roberts, 1946 (États-Unis) 65 / 43 miel 95,3 contre 52,6 kg
Woyke et Ruttner, 1976 15 / 72 miel 54 contre 39 kg
Vesely, 1984 672 / 1 483 miel +8 % ; survie 50 % contre 58 % la 1re année, 27 % contre 15 % la 2e
Harbo et Szabo, 1984 59 / 59 miel 42,3 contre 75 kg ; survie la 1re année 31 % contre 58 %
Konopacka, 1987 (Pologne) 276 / 285 survie 94 % contre 98 % la 1re année, 54 % contre 87 % la 2e
Nelson et Laidlaw, 1988 19 / 20 miel 80 contre 70 kg
Szalai, 1995 (Hongrie) 24 / 24 sélectionnées / 24 non sélectionnées miel 22, 17,8 et 12,3 kg
Cobey, 1998 14 / 12 poids des colonies 109,8 contre 114,6 kg ; survie moyenne de 18 mois dans les deux groupes
Gerula, 1999 (Pologne) 85 / 45 miel 45,3 contre 50 kg
Cermák, 2004 (Tchéquie) 612 / 137 miel 21,3 contre 19,4 kg ; longévité 23,4 contre 21,5 mois

Boucher résume la revue : une étude favorable à la fécondation naturelle, six résultats comparables, sept favorables à l’insémination. L’étude défavorable, celle de Harbo et Szabo, éclaire : les reines avaient été inséminées à 2 ou 3 semaines, avec deux petites doses de 2,7 µl, puis gardées en banque 2 à 3 semaines. Cobey en conclut que la conduite des reines pèse davantage que l’acte d’insémination lui-même.

Spermatozoïdes dans la spermathèque

Mesure Valeur Source citée par Cobey (2007)
Reines fécondées naturellement 5,73 millions en moyenne (3,34 à 7,36) Mackensen, 1964
Inséminées / naturelles 3,2 contre 5,5 millions Harbo et Szabo, 1984
Inséminées encagées / libres 1,8 contre 5,2 millions Woyke, 1989
Pointe de 0,16 mm / 0,19 mm 3,3 contre 2,6 millions Bieńkowska et Panasiuk, 2006

Le seuil à retenir : en dessous d’environ 4 millions de spermatozoïdes, la reine est remplacée prématurément par supersédure (Harizanis et Gary, 1984 ; Woyke, 1989). C’est le mécanisme principal des « reines inséminées qui ne durent pas ».

Durée de vie, ponte et supersédure

Les reines inséminées démarrent plus lentement. Wilde (1994) observait une ponte 10 à 37 jours après la naissance pour les inséminées, contre 7 à 26 jours pour les reines fécondées naturellement. Moritz et Kühnert (1984), sur 3 440 reines, mesuraient 5,7 jours entre insémination et ponte au printemps, 14,3 jours en fin de saison. Le COLOSS BEEBOOK ajoute que leur bouquet phéromonal complet se développe plus lentement : introduites trop tôt dans une grosse colonie, elles risquent d’être remplacées.

Sur la longévité, Cobey (1998) mesurait 18 mois de survie moyenne dans les deux groupes ; chez l’éleveur Yanke (données non publiées), la plupart des reines inséminées restaient productives un an, quelques-unes jusqu’à trois ans. Réussir Apiculture range « les reines inséminées ne durent pas » parmi les idées fausses. Pour la biologie de la ponte et du stockage du sperme, voir la page reine des abeilles.

Pourquoi une insémination échoue-t-elle ?

Les causes de mort et de remplacement

Le CARI (2024) décrit trois tableaux de mort rapide ; nous y ajoutons le remplacement tardif, d’après les facteurs détaillés plus bas :

Signe Délai Cause probable
Reine morte, abdomen gonflé 4 à 5 jours après infection : hygiène de l’opérateur, mâles malades
Reine morte, desséchée 1 à 2 jours blessure à l’insémination, rare chez un opérateur expérimenté
Reine morte, desséchée rapidement emballement par les ouvrières
Reine remplacée dans la saison semaines à mois dose insuffisante, encagement, blessures aux pattes

Les facteurs identifiés par la recherche

  • L’âge de la reine : le COLOSS BEEBOOK situe l’optimum entre 5 et 12 jours (5 à 14 jours dans une autre section). Plus jeune, la reine meurt davantage : environ 25 % des reines inséminées à 5 jours meurent selon Boucher, et le CARI rappelle qu’à cet âge un quart n’a pas nettoyé ses oviductes.
  • Les mâles : c’est la première cause d’échec pour Boucher. Âge, alimentation, vol, varroa, résidus chimiques et climat pèsent sur la qualité du sperme. Le sperme de mâles de plus de quatre semaines reste plus souvent bloqué dans les oviductes (Cobey, 2007). Contrôler le varroa dans les colonies pères fait partie du protocole.
  • L’opérateur : la pointe mal placée, devant le repli valvulaire, provoque reflux et sous-dosage ; une pointe de 0,16 mm laisse des oviductes vidés à 48 heures chez 72 % des reines, contre 50 % à 0,19 mm (Bieńkowska et Panasiuk, 2006).
  • L’encagement et la mise en banque : sur 354 reines gardées une semaine en colonie orpheline, 60 % étaient blessées ; ramener l’encagement de 10 à 4 jours a fait passer les blessures de 54 % à 0 % (Cobey, 2007).
  • Le nucléi : Otten et al. (1998) obtenaient 70 % de réussite et 12 % de pertes de reines dans des nucléis de 200 ouvrières, contre environ 95 % de réussite et moins de 1 % de pertes avec 1 200 ouvrières. Boucher signale aussi qu’au-delà de 40 °C dans le nucléi, lors des canicules, la fertilité baisse.

Les taux de réussite publiés

Série Reines Réussite
Mackensen, 1964-1966 (États-Unis) 759 92,5 %
Kirchhain (Allemagne), 1972 1 480 sur deux ans 76,8 % en ponte
Kirchhain (Allemagne), 1973 83,5 %
Moritz et Kühnert, 1972-1983 3 440 90 %
Kühnert et al. (Australie, 5 ans) 85 %
Skowronek et al., 2002 (Pologne) 1 289 90,4 % en ponte sous 15 jours

Ces chiffres viennent de stations rodées. Réussir Apiculture cite une moyenne d’environ 80 % attribuée à Ruttner, l’expérience de son auteur à 70-80 %, avec des séries de 20 à 100 %, et rappelle que les échecs sont rarement publiés. Tous ces chiffres datent d’avant 2005 : il n’existe pas, à notre connaissance, de statistique mondiale récente. Les producteurs commerciaux éliminent les reines qui ne pondent pas dans les trois semaines (Cobey, 2007).

Insémination mono-mâle ou multi-mâles : quel choix pour la sélection ?

L’insémination mono-mâle (single drone insemination) utilise le sperme d’un seul faux-bourdon, environ 1 µl. Les ouvrières d’une telle reine sont des super-sœurs, apparentées à 75 %, ce qui intéresse la recherche et l’estimation précise des valeurs génétiques.

Du, Bernstein et Hoppe (Hereditas, 2024) ont simulé sur 20 ans des programmes de sélection de type BLUP avec 1 à 50 mâles par reine :

  • l’insémination mono-mâle apporte 5,46 à 14,19 % de progrès génétique en plus que l’insémination multi-mâles, au prix d’une consanguinité 6,1 à 30,2 % plus élevée ;
  • en multi-mâles, le nombre de mâles a un effet négligeable ; au-delà de cinq mâles, les différences ne sont plus significatives ;
  • la semence d’un seul mâle ne remplit pas la spermathèque : la reine mono-mâle risque de ne pas porter une colonie de pleine force.

Les auteurs conseillent de viser un volume de sperme suffisant plutôt qu’un nombre précis de mâles. En pratique, la reine mono-mâle reste un outil de testage ou de recherche ; la reine de production ou de reproduction se fait en multi-mâles, à 8-12 µl.

Pologne et France : qui insémine, et à quelle échelle ?

La Pologne, seul pays de l’insémination en production

Cobey, Bieńkowska, Wilde et Gąbka (American Bee Journal, 2019) décrivent un cas unique :

  • 50 000 à 80 000 reines inséminées vendues chaque année pour mener des colonies de production ;
  • sur 72 ruchers d’élevage agréés, plus de 95 % pratiquent l’insémination ;
  • le centre d’élevage de Jerzy Wilde produit 20 000 reines inséminées par an ;
  • plus de 500 techniciens certifiés, dont une cinquantaine pratiquent et une quinzaine à l’échelle de la production ;
  • depuis la fin des années 1990, l’État subventionne environ 150 000 reines certifiées par an ; une reine inséminée n’y est éligible qu’installée et en ponte depuis deux semaines.

Erreur des débuts : des reines vendues avant la ponte, introduites dans de fortes colonies, étaient souvent rejetées ; un passage préalable en nucléi a réglé le problème.

La France : des sélectionneurs, peu d’inséminateurs

FranceAgriMer recense l’ANERCEA, association d’éleveurs créée en 1979, qui comptait 890 adhérents en 2022 dont environ 60 sélectionneurs ou multiplicateurs, et au moins 30 groupes d’apiculteurs en sélection collective. Trois unités de l’INRAE (Abeilles et environnement, GABI, GenPhySe) travaillent sur l’abeille, aux côtés de l’ITSAP et des ADA régionales. Des conservatoires d’abeilles noires (Porquerolles, Ouessant, Corse, Landes, entre autres) maintiennent des populations aussi pures que possible. La majorité des reines de production restent fécondées en vol libre, et FranceAgriMer estime, d’après des données douanières peu détaillées, que la France importe environ 150 000 reines par an, surtout de Belgique et de Slovaquie en 2024. Réussir Apiculture note la difficulté de trouver un inséminateur disponible et qualifié.

À titre de repère, FranceAgriMer indique 25 à 40 euros pour une reine fécondée de production, davantage en fécondation dirigée, et de 50 euros à plusieurs centaines d’euros pour une reine souche.

Réglementation, sanitaire et formation en France

Ce que dit la réglementation

Nous n’avons trouvé aucun texte français soumettant l’insémination instrumentale elle-même à une autorisation particulière. Les obligations générales s’appliquent, telles que les rappelle le ministère de l’Agriculture dans son livret Mieux savoir :

  • déclaration annuelle des ruches entre le 1er septembre et le 31 décembre, dès la première colonie (voir notre guide de la déclaration de ruches), y compris les nucléis d’insémination ;
  • registre d’élevage obligatoire pour l’apiculteur qui commercialise ou donne sa production, à conserver au moins cinq ans ;
  • origine connue des abeilles ; celles qui viennent de l’étranger sont déclarées dans le système TRACES ; le ministère demande une quarantaine d’au moins un mois à 3 km de toute colonie avant d’introduire une population nouvelle ;
  • déclaration immédiate aux services vétérinaires de toute suspicion d’Aethina tumida ou de Tropilaelaps, absents de France.

Depuis un pays tiers, le règlement délégué (UE) 2020/692 (articles 63 à 72) n’admet que des cages d’une reine et de 20 accompagnatrices au plus, venant de pays listés ; cages et accompagnatrices sont analysées par un laboratoire officiel pour Aethina et Tropilaelaps (Commission européenne). Ces textes visent les abeilles vivantes : nous n’avons trouvé aucune règle propre à la semence de faux-bourdon. Notre conseil, faute de texte : avant tout achat de semence étrangère, interrogez la DDecPP de votre département et exigez des garanties sanitaires ; l’USDA a imposé un dépistage viral à la WSU.

Antibiotiques dans les diluants

Les sérums du COLOSS BEEBOOK contiennent des antibiotiques : dihydrostreptomycine dans la formule de Williams et Harbo (1982), pénicilline, streptomycine, kanamycine et tylosine dans le diluant de conservation. D’après le livret du ministère, seuls les médicaments contre Varroa destructor ont une AMM en apiculture en France ; tout autre usage relève de la « cascade », donc d’une prescription vétérinaire. Aucun texte ne vise à notre connaissance un diluant de sperme : appliquer ce cadre à l’antibiotique du sérum est notre lecture, pas une position officielle. Notre conseil : parlez-en à votre vétérinaire, ou travaillez sans antibiotique avec une hygiène irréprochable. L’équipe de Liège (2025) a obtenu du couvain femelle avec un sperme congelé sans antimicrobien.

Se former

La technique s’apprend en stage puis se consolide sur plusieurs saisons. Exemples en 2026 :

  • ADA Occitanie : « Produire des reines de qualité avec l’insémination instrumentale », 15 h 30 (webinaire de 1 h 30 puis deux jours de pratique à Auzeville-Tolosane), gratuit pour les adhérents éligibles VIVEA, 175 euros pour les autres ; chaque stagiaire apporte une dizaine de reines vierges et des mâles mûrs ;
  • des stages privés, comme celui que La Tienda del Apicultor affiche à 850 euros.

Renseignez-vous aussi auprès de l’ANERCEA, de l’ADA de votre région et des groupements de sélection. Attendez-vous à des taux bas la première saison, et notez pour chaque reine âge, dose, narcoses, date de ponte et devenir.

Questions fréquentes

À quel âge inséminer une reine vierge ?

Les méthodes standard du COLOSS BEEBOOK (Cobey, Tarpy et Woyke, 2013) recommandent d'inséminer entre 5 et 12 jours après la naissance. Plus jeune, la reine meurt davantage : selon Boucher (2023), environ 25 % des reines inséminées à 5 jours meurent, et le CARI rappelle qu'à cet âge un quart n'a pas encore nettoyé ses oviductes. Beaucoup d'inséminateurs travaillent donc entre 6 et 10 jours, en vérifiant la maturité de chaque reine.

Combien de faux-bourdons faut-il pour inséminer une reine ?

Un faux-bourdon mûr fournit environ 1 µl de sperme. La dose standard étant de 8 à 12 µl par reine, il faut en pratique une dizaine de mâles bien évaginés, et davantage en réserve, car une partie ne donne rien ou trop peu. Le CARI indique que 3 à 6 µl remplissent la spermathèque aussi bien que 8 µl. L'insémination mono-mâle n'utilise qu'un seul mâle, avec une spermathèque incomplètement remplie.

Une reine inséminée vit-elle moins longtemps qu'une reine fécondée naturellement ?

Pas nécessairement. La revue de Susan Cobey publiée dans Apidologie en 2007 recense des études où survie et production sont équivalentes, d'autres où les reines inséminées font mieux, et une seule nettement défavorable, expliquée par une insémination tardive, de petites doses et un long encagement. Les écarts de longévité observés tiennent surtout à la conduite : âge, dose, encagement, blessures et introduction.

Quel est le taux de réussite d'une insémination instrumentale ?

Les séries publiées vont de 76,8 % de reines en ponte à Kirchhain en 1972 à 92,5 % chez Mackensen dans les années 1960, d'après la revue de Cobey (2007). Moritz et Kühnert rapportent 90 % sur 3 440 reines. Réussir Apiculture cite une moyenne d'environ 80 % et des séries allant de 20 à 100 %. La réussite dépend surtout de l'opérateur, des mâles et du nucléi.

Combien coûte un appareil d'insémination pour reines ?

En octobre 2026, La Tienda del Apicultor affiche l'appareil Schley 1.02 à 1 750 euros, les stations Schley complètes à 2 735 ou 2 750 euros et l'inséminateur Swienty à 3 905 euros. Il faut ajouter une loupe stéréoscopique (695 euros pour le modèle trinoculaire Schley), un détendeur de CO2 et des pointes. Réussir Apiculture situe un kit complet entre 1 000 et 4 000 euros.

Où se former à l'insémination artificielle des reines en France ?

Les associations régionales de développement de l'apiculture organisent des stages. En 2026, l'ADA Occitanie a proposé une formation de 15 h 30, un webinaire puis deux jours de pratique près de Toulouse, gratuite pour ses adhérents éligibles VIVEA et à 175 euros pour les autres. Il faut venir avec une dizaine de reines vierges et des mâles mûrs. Prévoyez ensuite plusieurs saisons de pratique.

Peut-on congeler le sperme de faux-bourdon ?

Oui, dans l'azote liquide, avec du DMSO ou de l'éthylène glycol comme cryoprotecteur. Mais d'après le COLOSS BEEBOOK, le sperme décongelé a une fertilité réduite : il sert à conserver et reconstituer des lignées, pas à produire des reines de production fiables. Une étude belge de 2025 mesure une viabilité passant de 85 % à 48 % après décongélation.

Sources

  1. Comparison studies of instrumentally inseminated and naturally mated honey bee queens and factors affecting their performance (Apidologie, 38, 390-410, 2007), Susan W. Cobey, Apidologie (INRA/DIB-AGIB/EDP Sciences)
  2. Standard methods for instrumental insemination of Apis mellifera queens (Journal of Apicultural Research, 52(4), 2013, The COLOSS BEEBOOK), Susan W. Cobey, David R. Tarpy, Jerzy Woyke, IBRA
  3. L'insémination artificielle chez l'abeille mellifère Apis mellifera : indication, matériel et gestes techniques (2023), Stéphane Boucher, Bulletin de l'Académie vétérinaire de France
  4. Un appareil standard pour l'insémination artificielle des reines d'abeilles (Apidologie, 5(4), 1974), F. Ruttner, H. Schneider (Oberursel, Kirchhain) et J. Fresnaye (INRA Avignon), Apidologie
  5. Facteurs affectant la qualité d'une reine inséminée (fiche technique 2024, n° 21), Julien Duwez, CARI (Centre apicole de recherche et d'information)
  6. Sequential generations of honey bee (Apis mellifera) queens produced using cryopreserved semen (Reproduction, Fertility and Development, 24(8), 1079-1083, 2012), B. K. Hopkins, C. Herr, W. S. Sheppard, CSIRO Publishing
  7. Evaluation of a Simple Antibiotic-Free Cryopreservation Protocol for Drone Semen (Insects, 16(1), 50, 2025), S. Egyptien, J. Ponthier, F. Ectors, B. Thibaut, S. Deleuze, Université de Liège, MDPI
  8. WSU honey bee genetic repository: frozen semen bank (juin 2013), Washington State University News
  9. The number of drones to inseminate a queen with has little potential for optimization of honeybee breeding programs (Hereditas, 161, 2024), M. Du, R. Bernstein, A. Hoppe, BioMed Central, via DOAJ
  10. Poland: the only country where instrumentally inseminated queens are routinely used in commercial production colonies (mars 2019), S. Cobey, M. Bieńkowska, J. Wilde, J. Gąbka, American Bee Journal
  11. Fiche génétique apicole, FranceAgriMer, commission ressources zoogénétiques
  12. Mieux savoir : livret destiné à ceux qui acquièrent leur première colonie, Ministère de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire
  13. The importance of controlled mating in honeybee breeding (Genetics Selection Evolution, 51, 74, 2019), M. Plate, R. Bernstein, A. Hoppe, K. Bienefeld, BioMed Central
  14. Honey bees: movements between Member States and entry into the Union (règlements (UE) 2016/429, 2020/688, 2020/692), Commission européenne, DG Santé
  15. Le vrai ou faux de l'insémination des reines d'abeilles (15 avril 2023), Réussir Apiculture
  16. Produire des reines de qualité avec l'insémination instrumentale (formation 2026), ADA Occitanie, via HelloAsso
  17. Instruments d'insémination : appareils Schley, Swienty, seringues Harbo, accessoires (prix), La Tienda del Apicultor